Les Mécaniques Corporelles

L’épigénétique est devenue, en quelques années, un mot-valise séduisant.
Scientifique, moderne, rassurant.
Et de plus en plus souvent invoqué pour expliquer les douleurs chroniques.

Trop souvent.

À tel point qu’elle risque aujourd’hui de jouer un rôle paradoxal : masquer ce qui relève du mode de vie, de l’environnement et de l’expérience corporelle, au profit d’une causalité biologique abstraite, difficilement contestable… et politiquement confortable.

Avant d’aller plus loin, posons une base claire.

Qu’est-ce que l’épigénétique, réellement ?

L’épigénétique désigne l’ensemble des mécanismes biologiques qui modulent l’expression des gènes sans modifier la séquence de l’ADN.

Les gènes ne changent pas.
Ce qui change, c’est leur niveau d’activation ou d’inhibition.

Ces mécanismes reposent principalement sur :

  • la méthylation de l’ADN,

  • les modifications des histones (protéines autour desquelles s’enroule l’ADN),

  • l’action de certains ARN non codants.

Ces processus sont :

  • dynamiques,

  • réversibles,

  • dépendants du contexte.

👉 L’épigénétique n’écrit pas le destin du corps. Elle en module l’expression, dans un environnement donné.

Sources :
INSERM – Qu’est-ce que l’épigénétique ?
https://www.inserm.fr/dossier/epigenetique/
Bird A., Perceptions of epigenetics, Nature, 2007.

Le glissement problématique dans le champ de la douleur chronique

Dans le discours contemporain sur la douleur chronique, on observe un glissement insidieux :

« Votre douleur serait liée à des modifications épigénétiques induites par le stress, l’environnement, l’histoire personnelle. »

Présenté ainsi, le propos semble rigoureux.
Mais dans les faits, il produit trois effets préoccupants.

 

1. Une biologisation excessive de la douleur

La douleur chronique n’est pas une pathologie purement biologique.
Elle est multifactorielle, impliquant :

  • le système nerveux central,

  • l’apprentissage sensorimoteur,

  • l’histoire du mouvement,

  • le rapport à l’effort,

  • le stress chronique,

  • l’environnement social et professionnel,

  • la perte de variabilité motrice.

Réduire cette complexité à une explication épigénétique revient à désincarner la douleur.

Or, la littérature scientifique est claire : la douleur chronique est avant tout une expérience neuro-contextuelle, modulée par le vécu et l’environnement.

Sources :
Moseley & Butler, Fifteen years of explaining pain, Pain, 2015.
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1526590014008508

 

2. Une mise à distance du mode de vie réel

Attribuer la douleur à l’épigénétique permet d’éviter des questions autrement plus dérangeantes :

  • Comment vit-on ?

  • Comment travaille-t-on ?

  • Combien d’heures assis, immobiles, sous contrainte ?

  • Quelle place est laissée au mouvement non performant ?

  • Quelle relation entretient-on avec l’effort, la récupération, la lenteur ?

Or, les facteurs les plus corrélés aux douleurs chroniques sont bien documentés :

  • sédentarité prolongée,

  • immobilité,

  • gestes répétitifs,

  • stress chronique,

  • perte de confiance corporelle.

Les mettre au second plan, c’est déplacer la responsabilité du collectif vers le biologique, donc vers l’individu.

Sources :
Nijs et al., Rehabilitation of chronic pain, JOSPT, 2021.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/33461602/

 

3. Une passivation des personnes douloureuses

Quand la douleur est présentée comme le résultat d’un marquage épigénétique, le message implicite est souvent le suivant :

« C’est inscrit dans votre biologie, vous n’y pouvez pas grand-chose. »

Même lorsque ce n’est pas formulé explicitement.

C’est l’inverse de ce que montrent les approches efficaces en douleur chronique :

  • mouvement progressif,

  • exposition graduée,

  • rééducation sensorielle,

  • reprise d’autonomie,

  • revalorisation du corps comme lieu de compétence.

La douleur chronique n’est pas un bug à réparer, mais un système à rééduquer.

Ce que l’épigénétique peut expliquer… et ce qu’elle ne peut pas

Soyons clairs.

L’épigénétique peut :

  • moduler la sensibilité à la douleur,

  • influencer les voies inflammatoires,

  • participer à la réponse au stress.

Elle ne peut pas :

  • expliquer à elle seule la chronicité,

  • prédire une trajectoire individuelle,

  • remplacer l’analyse du mode de vie,

  • se substituer à l’éducation corporelle.

👉 Elle est un facteur parmi d’autres, pas une cause centrale.

Une dérive idéologique plus large

L’usage excessif de l’épigénétique s’inscrit dans un contexte plus vaste :
celui d’une société qui préfère adapter les corps au système plutôt que l’inverse.

Dire à une personne :

« Votre douleur est liée à votre biologie »

est souvent plus simple que de dire :

« Votre environnement est délétère, et votre corps s’adapte comme il peut. »

L’épigénétique devient alors un outil de dépolitisation du corps.

Replacer le corps vécu au centre

Comprendre la douleur chronique exige de revenir à des fondamentaux simples et exigeants :

  • comment le corps bouge,

  • comment il respire,

  • comment il s’organise dans la gravité,

  • comment il perçoit et interprète ses sensations,

  • comment il retrouve de la variabilité et de la confiance.

Ce travail-là est lent, non spectaculaire, peu compatible avec les promesses rapides.
Mais il est efficace, durable et émancipateur.

En conclusion

L’épigénétique est une science précieuse.
Son instrumentalisation dans le champ de la douleur chronique est, elle, profondément problématique.

La douleur chronique n’est ni une faute morale, ni un destin génétique, ni un simple marqueur biologique.
Elle est le langage d’un corps qui s’adapte à un environnement contraint.

Et ce langage mérite d’être écouté, compris et rééduqué, pas réduit à une ligne moléculaire.

Sources et références  : 

 


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